Spaïko, de neige et d’amour
La neige tombe, encore, encore et encore. Ils sont si légers, si fins et fragiles, ces flocons. Et pourtant, force terrible et implacable, ils effacent les traces, petit à petit. Si cela continue ainsi, le moindre indice sera recouvert.
Les jours se sont lentement égrenés depuis que Spaïko a disparu lors d’une de ces balades qu’ils affectionnaient tant, lui et sa maîtresse Manon. Le soir même, les pompiers du SDIS 73 se sont affairés dans la zone, bordée par des falaises, sans succès. Puis, le lendemain, c’est à l’ESAM que l’alerte est reprise. Dans une météo peu clémente, Chloé et Arnaud se sont rendus sur place pour une “levée de doute”, comme on dit. Dix à quinze centimètres de neige sont tombés depuis la veille, et le ciel ne semble pas déterminé à arrêter de pleurer ses flocons. Les heures s’étirent et les pales du drone restent désespérément à l’arrêt. Tant que la météo ne se calme pas un peu, impossible de voler.
Quand, enfin, vers 17h, le voile se lève, l’espoir renaît avec l’accalmie. Le drone vrombit, et les images retransmises sur les écrans sont examinées avec soin. La zone à quadriller est plutôt bien définie, mais la neige récente et la forêt, écran opaque, freinent les recherches. Qu'importe, on fera tout notre possible : une routine s'installe, discrète, dans laquelle chacun trouve tacitement sa place et son rôle. Chaque minute de recherche est précieuse et contient son lot d'espérance. Embarqué dans ce flot calme mais ininterrompu, le temps semble s'écouler différemment. L'autonomie du drone impose le seul rythme tangible : dès que les batteries sont vidées, elles sont aussitôt échangées par des batteries pleines puis mises à recharger. Mais le monde réel, lui, poursuit bel et bien sa course : petit à petit, l’obscurité s’insinue, fondant les reliefs du décor. C'est le début de la nuit aéro, et il faut s’arrêter pour ce soir. C'est ainsi que s'achèvent les recherches en ce dimanche 22 mars.
Alors le lendemain, on y retourne. Nicolas en renfort et une météo bien plus favorable cette fois-ci : les rayons du soleil printanier réchauffent les coeurs au milieu d’un vaste ciel bleu. Arnaud et Nicolas se relaient au pilotage du drone, Chloé a les yeux rivés sur l’écran déporté. Elle y voit ces arbres, à perte de vue, motif répété à l’infini. Là-bas, Manon et ses proches fouillent encore la zone à pied, appelant Spaïko. Il est 13h, et les falaises du Crêt du Char ont déjà été passées au crible suivant un examen méthodique. Chloé doit retourner travailler et laisse les garçons à leur inspection qui se poursuivra une longue partie de l’après-midi. Chaque détail un peu inhabituel du terrain devient connu, au fil des tours et des détours : ce rocher-là a déjà emmagasiné beaucoup de chaleur, c’est lui qui brille ainsi dans l’oeil de la caméra thermique. Et cette tâche, là : on ne sait pas ce que c’est, d’ailleurs, mais oui, on l’a vue trois fois, souviens-toi… et ce n’est pas un animal. Déjà, l’horizon s’assombrit et les températures baissent. Le soleil a trouvé refuge derrière la montagne et le crépuscule estompe les ombres étirées.

Comment expliquer à Manon que notre mission s’arrête là ? Même la plus grande douceur du monde ne suffirait pas. Aux besoins si évidents, si instinctivement logiques, il y a la réalité des Grandes Personnes, avec ses chiffres, ses emplois du temps avec des horaires, ses ressources humaines et matérielles. Lorsque l’on aimerait tant aider, la réalité des Grandes Personnes est simple et terrible. Et si on pouvait, et si, et si… mais, nous sommes seulement des humains, des Grandes Personnes avec une âme d’enfant désespérée de son impuissance, des Grandes Personnes qui aimeraient tant trouver une solution mais qui n’ont pas les moyens pour quadriller une zone plus vaste.
Il faut être très doux, lorsque l’on a grandi et que la Réalité des Grandes Personnes nous a rattrapé, pour réussir à dialoguer avec des émotions si pleines de vie et les aider à avancer malgré notre abandon. Et il faut être très doux, pour accompagner l’émotion pleine de vie faire son chemin, et espérer qu’elle se transforme, que la vie éclose à nouveau, dans d’autres émotions plus apaisées. Alors, on essaye d’accompagner Manon différemment. On l’invite à se rapprocher des bureaux des guides alentour, à se mettre en contact avec des alpinistes : peut-être pourraient-ils organiser une battue ? Ou encore, on lui conseille des partenaires drone dans la région : peut-être pourraient-ils réaliser une prestation de recherche ? Enfin, on lui rappelle que si elle retrouve Spaïko, nous serons encore là. Qu’elle n’hésite pas à nous rappeler.
Et depuis, jour après jour, Manon est retournée là-haut. Pèlerinage répété, entêté, sans résultat. Et, demain encore, elle y retournera. Malgré la neige, malgré le mauvais temps. C’est une sensation très forte qui l’anime. Le découragement pourrait s’installer, doucement, comme tous ces flocons qui parviennent à combler les aspérités du terrain. Petit à petit, les creux et les bosses disparaissent. Petit à petit, l’espoir et le déchirement douloureux de l’incertitude pourraient s’évanouir dans une sorte de torpeur. Ce ne serait pas un grand arrêt soudain : plutôt un endormissement, feutré et silencieux, sous les couches isolantes de neige fraîche.
Mais dans le coeur de Manon, l’hiver n’a pas de prise. Spaïko est quelque part, dehors. Le besoin de le retrouver est une alarme permanente. Alors, demain encore, elle bravera la météo. Elle ira appeler dans les rafales de vent le nom de son compagnon fidèle.
Et le lendemain, une fois encore, de retour à la maison, l’alarme n’a pu être éteinte. Les flocons ont comblé tous les creux et les bosses, mais n’ont pu adoucir le cri de ce manque aigu.
Ce samedi 11 avril 2026, la neige a cessé son implacable travail de sape, chassée par un fort redoux. Le manteau blanc a totalement fondu. Et Manon, elle, retourne toujours sur place, où le besoin l’appelle encore si fort. Aujourd’hui, ce sera le pied des falaises, dans la forêt. Et demain… demain, on verra. Peut-être de nouveau les crêtes ?
Il n’y aura plus de demain incertain. Le cri a enfin trouvé une réponse, une résolution terrible mais enfin, il sait. Le soleil vient tout juste de quitter le zénith lorsque Manon retrouve Spaïko, gisant sans vie au pied de la barre rocheuse. Elle n’a pas besoin de s’approcher. Même à cette distance, elle le reconnaît. Et dès lors, le cri plein d’incertitude se love autour du coeur. Il n’a plus peur, il n’a plus de doute : il a juste une demande, une demande très importante. Offrir une sépulture décente à son compagnon Chien.
Et alors là, que faire… il faut dire que les Grandes Personnes ne sont pas souvent d’accord entre elles à ce sujet. Il y a des Grandes Personnes qui préfèrent laisser reposer le corps de leur compagnon sur place, dans le Grand Dehors, sous les étoiles. Il y a des Grandes Personnes qui ont besoin d’une cérémonie, de gestes, de jolis mots, ou encore d’offrir une sépulture. Et il y a des Grandes Personnes qui ne comprennent pas ces dernières, parce qu’il s’agit d’un compagnon animal et non d’un compagnon humain.
De toutes ces Grandes Personnes, il y en a quelques unes qui sont très sûres que leur raisonnement est plus Logique et qui parlent tellement fort dans leur tête qu’elles n’entendent pas les autres. C’est très difficile, ensuite, pour les enfants et pour les autres Grandes Personnes, d’arriver à exister dans leur monde à eux, malgré toutes leurs émotions qui virevoltent partout et qui ne se retrouvent pas dans leur Logique à ce moment-là de leur vie.
Je pense que cela peut être très beau de voir des Grandes Personnes en désaccord, et qui savent se rencontrer dans une grande plaine infinie et libre. Dans ces grandes plaines, il y a peu de bruit. Parfois, une légère brise. C’est tout. Le temps y semble un peu suspendu. Et alors, cela devient plus facile d’ouvrir les oreilles et d’arrêter de contredire. On ne pense plus très fort, et on écoute. C’est un peu dommage que l’univers des Grandes Personnes soit parfois un peu comprimé dans le temps et dans l’espace, car cela ferme les petites portes d’accès aux Plaines. Ce n’est pas de leur faute : les Grandes Personnes font comme elles peuvent. Parfois, il y en a qui trouvent des portes encore ouvertes. Et qui retournent souvent dans les Plaines en y amenant d’autres humains. C’est très précieux !
Chloé est une Grande Personne comme cela. Elle a trouvé le moyen de “décomprimer” un peu le temps et l’espace et y a trouvé une petite porte. Ce jour-là, dans son torrent de vie à elle, la petite porte est disponible : lorsque Manon, assiégée d’émotions à quelques mètres de son chien, décide de l’appeler par téléphone, Chloé emprunte la petite porte avec elle pour échanger dans les Plaines. D’abord, Manon parle. Les mots qu’elle prononce sont précieux, et à ce moment-là, ses mots et elle-même savent qu’ils sont bien écoutés, parce qu’ils sont importants. Puis, Manon et Chloé échangent d’autres mots. C’est comme si la découverte de Spaïko avait fait s’agiter toutes les pensées de Manon, tourbillonnant comme autant d’oiseaux croassant. C’est difficile de savoir ce dont on a besoin lorsque notre ciel est brouillé par le tumulte d’oiseaux agités dans tous les sens. Les questions de Chloé apaisent les oiseaux : lorsque ceux-ci se reposent dans les arbustes alentour, le ciel est plus clair. Manon a trouvé en elle la réponse, elle sait ce dont elle a besoin. Elle sait aussi ce qui ne lui est pas nécessaire. En raccrochant le téléphone, elle revient dans la réalité dure, face à la falaise illuminée par le soleil, et face au décès de Spaïko. Méthodiquement, elle partage ses coordonnées GPS, prend des vidéos qui guideront les prochains. Quelqu’un viendra chercher Spaïko. Les pompiers ne pouvant se déplacer, l’alerte est donc déclenchée à l’ESAM.
Préparations inhabituelles dans l’association ce soir-là. Il y a peu de matériel à rassembler, mais on échange. On parle, beaucoup, on se questionne, on se prépare comme on peut à une situation dont l’on peine à anticiper les remous. Il faudra sûrement être forts, mentalement. Et comment Manon gèrera-t-elle la journée, comment l’accompagner ? Le lendemain, Chloé, Maxime et Romain embarquent dans le véhicule qui les mène vers Bellecombe en Bauges. Manon et ses proches sont là, et ensemble, ils empruntent la piste forestière jusqu’à ce qu’elle s’efface dans des talus pentus. Maxime et Romain poursuivent, seuls, jusqu’à Spaïko grâce aux coordonnées GPS et aux vidéos prises la veille. Là, ils soulèvent le petit corps et le conditionnent avec le plus de respect possible. Macabre besogne ? Ou ultime soutien, inhabituellement rude et symbolique ? Chacun s’est préparé au mieux depuis la veille, chacun sait pourquoi il est là. Et cela change tout. Quelques heures après, ils rejoignent le parking. Manon a déjà commencé, depuis la veille, à faire quelques pas sur un chemin nouveau : elle tient bon, courageusement. Bien sûr, c’est cruellement difficile, mais elle tient bon.

Dame Météo, capricieuse, a rassemblé ses gris nuages et la pluie commence à tomber. Manon offre alors gentiment un café, au chaud : de nouveau, les échanges sont uniques, remplis d’émotions mêlées. Soulagement, douleur, espoir, tristesse… et, surtout, un respect, immense, pour ce qui a été, et ce qui est, là, maintenant. Les tasses fumantes se vident, des réponses sont apportées aux questions de Manon, puis l’équipe reprend la route vers Chambéry. C’est là-bas que Spaïko sera déposé, dans une clinique vétérinaire où Manon pourra l’accompagner jusqu’à la fin.
Nous sommes touchés par la peine de Manon. Evidemment que nous aurions aimé une fin différente, évidemment que, comme pour Askoitia, nous avons espéré retrouver Spaïko en vie, quelque part sur une vire, petit miracle dans un univers glacé. Mais cela fait aussi partie de nos missions. Une mission intense, une mission de l’extérieur et de l’intérieur. Un échange précieux, entre Grandes Personnes et sûrement aussi entre nos âmes d'enfants : et dans cet échange, chacun en repart avec quelque chose de fort. Avoir reçu une écoute, une aide, pour Manon. Mais aussi, pour chacun de nous, avoir pu, par son engagement, accompagner, être témoin de ce qu’est la vie à l’état pur, dans sa force et dans ses émotions : et, comme un cadeau, remplir de vie un mauvais souvenir pour qu’il se mue en une passerelle construisant vers la Suite.
Certaines Grandes Personnes trouvent que la durée de vie d’un chien, c’est ridiculement petit par rapport à la durée de vie d’un humain. Mais je trouve cela si beau, à quel point ces petites années sont précieuses et changent la vie de l’humain. Nous avons une douce pensée pour Spaïko qui repose en paix, et envoyons toute notre sympathie à Manon. Peut-être croiserons-nous encore une fois le chemin qu’elle crée dans la suite de son histoire à elle, où Spaïko est partout dans ses pas, dans son sourire et dans son énergie à vivre et à construire de nouvelles choses.



Récit par Chloé et Solveig,
et des mots soufflés par Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry...



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