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Dumbo - Lac de Grand Maison (38)

  • 14 mai
  • 4 min de lecture

L'appel tombe en début d'après-midi, transmis par le PGHM. Une de ces voix qui, dès les premiers mots, vous dit que la suite ne sera pas simple.

Un randonneur espagnol a appelé le 112 : son chien a disparu dans une barre rocheuse de près de 200 mètres, juste au-dessus du lac de Grand Maison.


Je prends l'appel. À l'autre bout du fil, l'homme se présente : il s'appelle Domenec. L’anglais est hésitant, mais surtout, sa voix est brisée. On devine plus qu'on ne le comprend. Il respire trop vite, parle trop fort, s'interrompt, s'excuse, reprend. La panique, la vraie.


Entre deux sanglots, il m'explique : son chien, trop curieux, s'est éloigné du sentier. Puis plus rien. Un bruit de cailloux, un glissement, et le silence. Quand il appelle, il n'a toujours pas vu son chien, pas une seconde.

Il ne fait que l'entendre. Un gémissement, fragile, perdu quelque part dans la falaise. Et c'est ça qui le détruit : entendre sans voir.


Il a essayé de remonter vers les aboiements. Mauvaise idée. Dans sa panique, il s'engage dans un couloir instable, glisse, se rattrape de justesse, s'érafle l'avant-bras. Sa respiration sature le téléphone.

À ce moment-là, il est prêt à tout tenter, même l'impossible - et c'est exactement ce qu'il ne faut pas qu'il fasse.


Ma première mission : le ramener sur terre, au sens propre.

Je lui demande de s'arrêter, de s'asseoir, de sortir du couloir.

Il pleure. Il dit qu'il n’a pas le droit d’abandonner son chien.

Je lui répète qu'en continuant, il y aurait deux victimes au lieu d'une.

Le ton change. Il finit par m'écouter et redescend lentement vers le parking du Cugnet.


De notre côté, l'équipe ESAM est déclenchée.

On se rejoint au local. C’est toujours la même chorégraphie : un topo rapide, chacun sait quoi prendre, les sacs se remplissent, le matériel cliquette, les baudriers s'alignent. Hugo, Kévin, Michel, Arnaud, Gaël et moi. Une équipe au complet, soudée, efficace, comme on en rêve sur ce type de mission.


Le trajet jusqu'au lac de Grand Maison se fait dans cette ambiance étrange où tout est calme, mais les cerveaux tournent déjà à plein régime.

On reconstitue mentalement la scène, on essaie de comprendre où un chien a pu se glisser dans ce chaos rocheux. On connaît la montagne : des vires minuscules, des couloirs invisibles, des pièges naturels qui ne pardonnent pas.


Arrivés sur zone, Arnaud et Gaël déploient immédiatement le drone.

Pendant qu'ils décollent, nous attaquons la montée à pied, sacs lourds, la pluie nous accompagne quelques minutes, juste assez pour nous rafraîchir et éviter la chaleur. Montée directe vers le haut de la barre rocheuse. Le terrain est épais, alternance de caillasse, de dalles lisses et de passages où les sentiers se perdent.

L'objectif : se positionner au-dessus du point supposé, pour pouvoir descendre en sécurité.


À mi-pente, une voix sort de la radio :

- L’équipe pour Arnaud !


Je saisis l'alternat de mon poste et répond :

- Oui, parle Arnaud de Gaoul.

- On a le chien au drone.


Silence immédiat.

Arnaud, les yeux collés à l'écran, décrit ce qu'il voit : une vire étroite, large comme deux mains, une touffe d’herbe sèche. Et un chien, recroquevillé, tremblant, collé contre la paroi.

Il est vivant. Mais totalement coincé. Impossible pour lui de remonter. Impossible de descendre. Et impossible de l'atteindre autrement que par corde.


- Gaoul, pour Arnaud, je vous mets le point GPS sur la conv.

- Oui, c'est bien pris, de Gaoul.


Arnaud nous guide mètre après mètre depuis son point de vue, où il a une vision d’ensemble. On trouve une plateforme, minuscule mais exploitable. Suffisante pour construire un relais, planter les ancrages, et déposer la corde dans le vide.


On se répartit les rôles.

Je descends en tête.

Les autres sécurisent, préparent le mouflage, vérifient chaque mousqueton, chaque nœud, chaque angle.


Quand la corde s'engage dans le vide, il n'y a plus que le bruit du vent.

La paroi s'approche lentement, les bras s'ajustent, les pieds cherchent les prises. La falaise est immense, brute, sans concession.

La vire apparaît - minuscule, fragile, improbable.


Le chien me voit arriver. Et là, toute la difficulté : il est terrorisé. Il grogne, recule au maximum… dix centimètres. Pas plus. Je suis suspendu devant lui et je n’ai surtout pas le droit à l’erreur. Un mouvement brusque = chute. Je le sais.


Alors je fais ce que l’on fait rarement dans ces moments-là : je ralentis.

Je lui parle. Lentement.

Je ne tends pas la main trop vite.

Je le laisse me sentir.

Minute après minute, sa respiration change. Ses yeux restent fixés sur moi, mais sans l’ombre blanche de la panique.


Dumbo fait connaissance avec Gaoul
Dumbo fait connaissance avec Gaoul

Lorsqu'il me laisse enfin poser ma main sur son collier, je le sécurise avec ma longe encore disponible, clippée à son collier. Au moins, s'il glisse, il ne tombera pas plus bas.

Le plus dur commence : le harnais.

En terrain plat, on le met en deux minutes.

Sur une vire de 20 cm, au-dessus de 200 m de vide, il faut vingt fois plus de soin.

Chaque sangle passée autour de lui est une bataille de précision. Chaque geste est retenu, équilibré, anticipé. Il faut lui soulever les pattes dans le vide pour le sécuriser. Une mission délicate qui me fait suer à gros bouillons.


Quand enfin tout est en place, j'annonce :

- Kévin, de Gaoul ?

- Oui, Gaoul ?

- J'ai sécurisé l’animal, vous pouvez le remonter.

- Ok, on y va.


Le mouflage se tend.

Centimètre par centimètre, nous quittons la vire.

Le chien reste collé contre moi, tremblant, mais vivant. Et ça suffit.


Mouflage de Gaoul et Dumbo
Mouflage de Gaoul et Dumbo

Quand je sors de la paroi et que mes pieds touchent la terre stable, les autres me récupèrent et me sécurisent à leur relais. La tension retombe d’un coup.

On démonte, on range le matériel, et on redescend vers le parking.


Une belle équipe ! (+ Arnaud et Gaël au drone !)
Une belle équipe ! (+ Arnaud et Gaël au drone !)

En arrivant sur place, on ouvre le harnais. Le chien se jette presque sur Domenec, qui arrive en courant, les yeux rougis.

Il s'effondre à genoux, serre son chien comme si le monde autour n'existait plus.


Une journée suspendue dans le vide.

Une équipe soudée.

Un maître et son chien réunis.

Et la montagne, toujours aussi exigeante, qui nous a, cette fois, laissé gagner.



Récit par Gaoul

 
 
 

5 commentaires


Halimi
16 mai

Il y a 15 ans une équipe d'alpinisme de l alpe d huez ont sauvé alpine et victoire coincés sur une falaise au dessus de livet gavet. Je l es adoptée .la mère et la fille et Brigitte Bardot est devenue leur marraine

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Delbalfin
14 mai

Pas de mots, vous êtes une équipe en or et sans vous bien des maîtres seraient tristes , bravo encore une fois 🙏💖

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Margaux
14 mai

Des magiciens ! Vous êtes incroyable ! Du fond du cœur merci pr tout !

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Invité
14 mai

Vous êtes des anges gardiens pour tous ces chiens en danger ou perdus ,merci pour eux.

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Jla
14 mai

Encore une histoire émouvante et touchante ! Bravo !

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