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Askoitia, Saint-Mury (38)

  • 2 avr.
  • 9 min de lecture

Voilà une semaine qu'Askoitia, un des chiens de traîneau d'un musher établi dans ce long vallon étroit de Belledonne, a filé dans la montagne. Et voilà une semaine que, chaque jour, sans relâche, le musher et sa famille parcourent la zone à la recherche de leur précieux compagnon d'expédition, ou au moins d'un indice qui pourrait les rassurer. Deux jours après la disparition d'Askoitia, la femme du musher a entendu l'animal aboyer quelque part, là-haut, dans les pentes vertigineuses, soulevant une vague d'espoir.


Il faut dire que Dame Météo n'a pas été coopérative : malgré l'alerte lancée à l'ESAM, le drone est resté cloué au sol par les chutes de neige incessantes. Et, dans ces conditions, lancer une équipe de recherche à pieds dans une si vaste zone hostile est une perte de temps, pari inutile et potentiellement dangereux. Dès que les précipitations nous accordent une trêve, nous nous rendons sur la zone pour arpenter le terrain au drone, prêtant main forte aux propriétaires et à leurs amis, qui ne lâchent rien. Hier encore, une longue journée de recherches acharnées, assistées par des secouristes de l'ESAM engagés dans les pentes et les barres rocheuses, a fait chou blanc.


Aujourd'hui, cela fera sept jours qu'Askoitia est bloqué quelque part là-haut.

Aujourd'hui, il fait beau, et nous mettrons toutes nos chances de notre côté.

Mais aussi, pour nous, ce sera sûrement le dernier jour de recherche.


Le soleil n'est pas encore levé que nous nous retrouvons au local de l'asso : une petite organisation s'est imposée la veille car ce samedi est aussi une journée d'entraînement pour les secouristes de l'ESAM. Le secours primant sur l'entraînement, nous avons évalué la veille le matériel nécessaire aux recherches et au secours d'Askoitia. Tout le reste a été embarqué par l'équipe "entraînement". Après avoir rempli la fiche de sortie du matériel, nous nous mettons en route, non sans un petit aller-retour pour récupérer une corde dynamique, qui nous sera bien utile en forêt !


Lorsque nous arrivons sur place, le duo Djeff et Arnaud du repérage drone est déjà installé. Fumseck est prêt au décollage et Arnaud effectue rigoureusement les dernières vérifications de la liste. Djeff est affairé à installer le grand écran dans le camion pour doubler l'affichage de la télécommande du drone. Il fait de la place dans le joyeux amoncellement de matériel à l'arrière du coffre : chargeurs de batterie, trépieds, plusieurs paires de jumelles, mallettes rembourrées, ainsi que... un nombre improbable de sachets en papier kraft remplis de viennoiseries ?


Interdits, nous nous demandons s'ils ont prévu d'accueillir un régiment pour le petit déjeuner. Pains aux raisins, croissants, pains au chocolat, ... il n'y a pas moins d'une trentaine de viennoiseries ici ! Djeff fait une moue désabusée, tandis qu'Arnaud, quelques mètres plus loin, éclate de rire.

"C'est-à-dire que... il y a eu un "petit" quiproquo sur les viennoiseries..."

"Oui, enfin j'ai dit à Djeff qu'on serait probablement 5..."

"Et tu m'as dit d'en prendre deux de chaque !"

Nouveaux rires.

"... alors, surtout, ne vous privez pas !"


Sur ces mots, nous recevons la visite du propriétaire et de sa famille, réconfortés d'apprendre que nous revenons encore aujourd'hui malgré les déceptions des derniers jours. Cela semble compter beaucoup pour lui que, malgré les vaines tentatives, nous soyons encore là à essayer, une fois de plus. Ce matin il fait beau, et nous avons toute la journée de beau temps : les conditions semblent enfin en notre faveur. Djeff fait le point avec le propriétaire sur les zones déjà explorées et celles qui restent à parcourir.


Concentration et méthodologie au drone
Concentration et méthodologie au drone

Pendant ce temps, l'équipe "secours sur corde", composée de Mélanie, Solveig et Clément, se prépare. Le maître d'Askoitia est venu accompagné de trois compagnons poilus de sa meute. C'est l'occasion de tester les différentes tailles de harnais sur le chien le plus proche du gabarit d'Askoitia. Cela nous permettra de contenir et de sécuriser le chien au mieux une fois sur place. Mais se laissera-t-il seulement faire ? Son maître nous l'assure : il est déjà parti de nombreuses fois en expédition avec Askoitia, c'est un chien très calme et très gentil, habitué à être manipulé par des inconnus. Et devant notre tri de harnais, il précise avec un petit sourire : "ah, Askoitia, vous verrez, c'est pas le plus maigre du lot !".


Le temps passe, la quantité de viennoiseries diminue lentement malgré nos efforts appliqués pour réduire le stock. Il est 9h du matin. Nous ne savons pas encore si nous partirons en secours, et nous savons encore moins l'heure à laquelle nous reviendrons. Alors, tandis que l'équipe drone sillonne les contrepentes de la vallée, nous mettons à plat le prochain questionnement : les conditions de nivologie. Ces dernières semaines, les chutes de neige ont mené à une grande instabilité dans le massif : nous sommes impressionnées à la vue de l'immense cassure qui raye la pente neigeuse au fond du vallon, un peu sous les rochers proches du sommet. Toute la face est partie, probablement il y a quelques jours. Heureusement, notre zone de recherche n'est quasiment pas enneigée, et plutôt bien à l'abri d'une avalanche qui serait déclenchée plus haut grâce au replat qui la surplombe, loin au-dessus. Plutôt alertes sur le sujet lorsque nous nous sommes retrouvés ce matin, la configuration du terrain une fois sur place est rassurante.


Nouvelle rotation de batteries. Djeff en place de nouvelles dans le drone avant qu'Arnaud ne le fasse redécoller, sans perte de temps. Les batteries vidées sont aussitôt mises à charger dans le camion. Notre pilote est d'une méthodologie calme et assurée. La zone est ratissée, et même si cela fait déjà un moment que l'on cherche, il semble rester imperturbable aux doutes qui, chez nous, grandissent un peu : arriverons-nous à retrouver une trace d'Askoitia ?


Nous sommes tous regroupés à l'arrière du camion, dans lequel l'écran permet de suivre en direct les recherches d'Arnaud, tout en le laissant tranquille. L'image projetée alterne régulièrement entre le noir et blanc de la caméra thermique et la couleur visible. Parfois, le drone effectue le tour d'un arbre pour observer selon un autre angle ce qui se cache sous son feuillage.


Tous attentifs au moindre indice...
Tous attentifs au moindre indice...

Puis, le moment tant espéré arrive. La voix d’Arnaud résonne encore en nous :

« Mais... ce ne serait pas un chien, ça, roulé en boule sur la barre ?»


La joie envahit tout le monde. Le propriétaire, les larmes aux yeux, regarde son chien respirer calmement, lui parle à travers l’écran.


De notre côté, l’adrénaline monte d’un cran. Concentration. Nous vérifions une ultime fois le contenu de nos sacs, répartissons le matériel équitablement et veillons à ne pas être surchargés. Askoitia semble être coincé entre deux barres rocheuses : une qui le surplombe, et une en dessous de lui, par laquelle il est probablement monté en profitant d'une ligne de faiblesse. Ne connaissant pas le terrain, il sera plus simple pour nous d'accéder au chien par le dessus de la barre la plus haute, puis de tout redescendre en rappel.


Une fois prêts, les baudriers fixés et les cordes rangées, nous faisons le point avec Arnaud sur la position exacte du chien au GPS. Nous prenons soin de le localiser sur nos téléphones ainsi que sur la balise, notant que cette fois, nous sommes bien réactifs dans les conversions de données GPS : ce sont des détails mais qui peuvent faire perdre du temps ! Juste avant de partir, nous analysons rapidement le terrain en avance grâce au drone. Il ne permet pas de complètement résoudre les questionnements mais nous apporte des informations précieuses qui vont nous permettre de décider de l'itinéraire à emprunter.


Le propriétaire arrive avec son quad pour nous débarquer au plus près possible de la zone où se trouve le chien. Il effectuera ce voyage trois fois pour nous déposer un par un, et nous épargnera une longue montée avec les sacs.


Noria de quad pour nous faire gagner du précieux temps
Noria de quad pour nous faire gagner du précieux temps

12h40. Nous ne sommes plus que tous les trois maintenant. Nous décidons du meilleur itinéraire de progression : dans l'éboulis malcommode, mais à découvert ? Ou dans l'abrupte forêt ? C'est la forêt qui obtiendra gain de cause. Armés de piolets et de crampons en prévision de la zone plus neigeuse quelques centaines de mètres au-dessus, nous attaquons la montée. La pente se redresse encore. Les arbres, majoritairement feuillus, ont laissé des souvenirs d'automne et l'hiver a rendu l'épais tapis de feuilles bien humide. Corde, ou pas corde ? Comme à chaque fois, le moment de prendre cette décision est flou. Mais nous ne sommes pas en sortie du dimanche entre nous, nous sommes à un secours de l'ESAM. La responsabilité n'est pas la même. Alors, même si on pourrait imaginer faire sans, ici on a un doute, et on enlève aussitôt le doute. C'est le moment de s’encorder pour éviter la chute. Solveig grommelle, un peu désolée d'imposer ces décisions : qu'il est inconfortable, ce rôle de "chef d'équipe", même avec une pareille équipe en or !


Nous partons en corde tendue, les uns derrière les autres, comme pour la progression glacière, en louvoyant entre les arbres pour se sécuriser. Si un membre du groupe chute, les deux autres le rattraperont immédiatement. Petit à petit, on se rapproche du point GPS. Djeff, à la radio, nous informe qu’il vont nous guider grâce au drone.

"Là, vous voyez le drone ? on va se caler juste à la verticale du chien !"

"Bien pris ! on va continuer à monter encore un peu avant de traverser le ravin. Est-ce qu'au drone, vous pouvez nous dire si ça traverse bien, 10m au-dessus de nous ?"

"Difficile d'en être certains, mais ça a l'air de passer !"


Le drone nous guide dans la raide forêt
Le drone nous guide dans la raide forêt

Nos yeux se lèvent au ciel et nous suivons attentivement le drone. Clément, premier au point de départ du relais, prépare l’assurage pour le reste du groupe pendant que Mélanie et Solveig délovent et installent la corde de rappel. Avec un contrôle drone permanent, le propriétaire voit en live l’intégralité du secours et se retrouve en immersion totale.


Mélanie, qui a le harnais chien dans son sac, part en premier sur le rappel. Elle apporte aussi, au cas où, les croquettes et de l’eau. Rien de tel pour amadouer un chien potentiellement inquiet !

La radio grésille, Mélanie nous appelle.

"Je suis avec le chien. Je le sécurise, il va bien !"


Clément la rejoint une fois le harnais du chien bien ajusté. Askoitia est un peu épuisé mais heureux de voir enfin de la compagnie arriver. Il est aussi bien amaigri, après ces 7 jours dans le froid. Enfin, c'est à Solveig de les rejoindre en déséquipant le relais puis en tirant le rappel. Bien que nous essayons de nous décaler un maximum, il nous faut redoubler de prudence lorsque nous descendons : le terrain est instable par endroit, et nos camarades ainsi qu'Askoitia ne sont pas toujours bien à l'abri des potentielles chutes de pierres que nous pourrions déclencher.


Askoitia enfin équipé pour le retour !
Askoitia enfin équipé pour le retour !

Jusque là, tout s’enchaîne avec facilité pour cette équipe aguerrie de la progression sur corde et des secours. Il ne reste "plus qu'à" rejoindre la zone de dépose du quad, cette fois-ci accompagnés par notre nouvel acolyte Askoitia, pour son baptême de rappel. L'animal est un peu timide à l'idée de lâcher prise dans la pente, mais il se laisse faire, sous les encouragements patients de l'équipe : pour une fois, nous avons le temps, il fait jour, et il fait beau.


Baptême de rappel pour Askoitia
Baptême de rappel pour Askoitia

Trois rappels plus tard, nous voilà revenus dans les pentes herbeuses où la corde ne devient plus nécessaire. Tout le monde est heureux de cette fin de calvaire pour cet adorable toutou. Il est 15h00 : après avoir traversé à niveau dans la forêt, un dernier point GPS permet de confirmer que nous ne sommes plus loin de la zone de dépose du quad. Un petit appel au propriétaire par radio, et on ne tarde pas à entendre le vrombissement du moteur du quad venir du bas de la vallée !


Et, enfin... les retrouvailles. Ce moment unique qui nous donne les larmes au yeux, en voyant le pétillement des yeux d’Askoitia et les larmes de joie de son maître. Une vraie symbiose et une complicité déborde alors tout autour de nous. Un moment suspendu, où l'on se fait discret.


Précieuses retrouvailles...
Précieuses retrouvailles...

Bon, c'est qu'il est temps de rentrer maintenant ! Le propriétaire attache le chien devant le quad, et aussitôt, le calme Askoitia retrouve du poil de la bête : dès qu'il entend le moteur ronronner, il se jette en avant avec énergie pour amorcer le tractage de l'engin ! Mais d'où tire-t-il toute cette énergie ? Finalement, il terminera le trajet en trônant fièrement assis sur le quad : trop impatient de retrouver la meute de ses copains devant lesquels le chemin passait, il refusait de poursuivre la route qui le menait à un repos pourtant bien mérité.


Une fois Askoitia déposé dans l'herbe verte du jardin, en sécurité, son maître nous rejoint au camion à pied. Il est 15h30 et c'est la fin de l’intervention : nous sommes heureux d’avoir pu secourir ce chien, entourés de toute la bienveillance et l’amour de sa famille tout au long du secours. Ceux-ci nous offrent d'ailleurs de chaleureux remerciements et un énorme plat de pâtes réconfortant avant que l'on rentre restituer le matériel et vérifier l'intégrité des cordes et des sangles utilisées dans la journée !


Récit par Clément et Solveig

4 commentaires


Gaël
04 avr.

Très bien raconté (et illustré) ce récit ! On comprend vraiment bien comment se passe un secours. Ça donne envie d'y être. Beau boulot Solveig et Clément 👍

Et bien joué Mélanie, Arnaud et Djeff pour la partie drone/recherche/secours 👏

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Xavier Fandre
03 avr.

C'est magnifique ! J'aime les chiens, j'aime la montagne - et de tels récits de secours me "donnent les poils". Vous êtes admirables.

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Nathalie RICHE
02 avr.

Je suis une admiratrice sans failles de vos interventions. Votre existence à chacun de vous, membres de l'ESAM, est un grand réconfort et une source de bonheur. Je vous aime. Parce que vous le méritez; pour votre engagement, vos compétences, ce dévouement qui prouve que l'humanité peut faire le bien. Puissiez-vous être pris pour modèle!

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Cathy38
02 avr.

Bravo à toute l’équipe de l’Esam pour ce beau sauvetage ainsi que tous les autres 👏👏

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